Le mot mérite revient assez souvent dans les propos de Nicolas Sarkozy, à travers la description de son projet de société. Et il semble effectivement que le mérite est une notion centrale dans notre société. C’est cela qui forme la méritocratie, système de gouvernement censé être à l’œuvre en France. Mais cette notion de mérite pose bien des problèmes, tant au niveau de la réalité de la méritocratie que dans ce qu’elle porte de valeur morale. Enfin, le mérite semble être dans la bouche de Nicolas Sarkozy une moralité dont le but est à la fois de marquer clairement ceux qui ne méritent pas, de justifier leur mise à l’écart, et de confirmer les positions établies. Alors, en quoi l’utilisation du mérite par Nicolas Sarkozy est-il un facteur d’exclusion ?
Dans un premier temps, on peut noter que le mérite est « ce qui rend quelqu’un (ou sa conduite) digne d’estime, de récompense eu égard aux difficultés surmontées» (Grand usuel Larousse). Ainsi, il apparaît normal, d’un point de vue moral que chacun ait ce qu’il mérite. Et dans l’autre sens, il semble juste que celui qui occupe un poste, ou profite d’un bien au sein de la société, le fasse parce qu’il l’a mérité. Quoi de plus beau que la jouissance méritée ? Après l’effort le réconfort. Toutes ces idées justifient pleinement que soit établie la difficile méritocratie, où les postes de direction de l’état ne sont non pas confiés à certains selon un privilège de caste, mais en fonction de « ensemble des qualités intellectuelles et morales particulièrement digne d’estime » de l’individu (Grand Usuel Larousse). Et c’est, en France, à travers le système des grandes écoles que se réalise la méritocratie. Ces institutions sont d’un accès universel, à condition de réussir le concours d’entrée, anonyme, et sélectif. Après deux années de classe préparatoire, où l’on accepte de se soumettre à un rythme de travail, dans une filière qui se veut plus difficile, et plus exigeante que l’université, on a la possibilité d’accéder à la grande école, souvent synonyme d’emploi. Alors quoi ? Quel est le problème avec cette idée de mérite ?
Et bien tout d’abord, il y a un problème dans la réalité de ce qu’est la méritocratie. Tout le monde s’en rend compte, Catherine Rollot dans Le Monde daté du 16 novembre 2006, montre que « la proportion des élèves d’origine modeste dans les quatre plus grandes écoles (Polytechnique, ENA, HEC, ENS) a fortement chuté, passant de 29% au milieu des années 1950 à seulement 9% au milieu des années 1990. Dans le même temps, celle des enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures a atteint 85% du total des étudiants de ces institutions » (Le Monde 16 nov. 2006). Ces chiffres sont révélateurs du dysfonctionnement de la méritocratie scolaire. Ce concept ne renvoie donc plus à une réalité effective. Mais au niveau de l’idée, le mérite pose aussi problème. En effet, il semble bien simple de parler de mérite, et à posteriori de sélection par le mérite quand les données de départ des individus sont si différentes. Si le mérite se mesure aux difficultés surmontée, il semble que les gens partant d’une « bonne situation », tant au niveau matériel qu’au niveau du bagage culturel sont désavantagés. Or il n’en est rien. Le mérite en fait me semble résulter d’une morale assez simpliste, qui veut que ceux qui font beaucoup d’efforts pour se dégager de leur condition sociale (quand elle n’est guère brillante à priori) ait le droit à l’aboutissement. Seulement, qui détermine cela ? Et ensuite, que fait-on des autres ?
C’est là, il me semble que se situe la réelle portée du mérite très présent dans le discours de Sarkozy. Son message qui se veut positif s’adresse aux gens, voire aux « vrais gens », et quand il dit mérite, il s’érige en autorité morale qui condamne ceux à côté de qui les gens vivent. Tous ceux qui ne respectent pas les règles, qui profitent du système. Il a même tendance parfois à déborder sur le champ de la justice, tant il est imprégné de son autorité (voir ses critiques contre les juges de Bobigny). Il représente donc la « France qui se lève tôt », celle qui souffre des agressions, et se plaint de l’impunité. Mais à travers cette description des gens méritant se dégage le dessin de ceux qui ne méritent pas. Et la séparation est simple pour celui qui veut « mettre la morale au cœur de [son] projet politique » (Pacte républicain du 11 février 2007) : « on doit mettre en prison ceux qui le méritent, et on ne doit pas mettre en prison ceux qui ne le méritent pas » (audition du 10 mai à l’assemblée nationale). Il me semble ici que se dessine une exclusion arbitraire, faite pour plaire aux gens. Mais, "la morale est la faiblesse de la cervelle" (Rimbaud), et Sarkozy s’adresse réellement à la faiblesse de l’esprit chez les citoyens. Il parle à leur peur, et réconforte : « les honnêtes gens qui partent le matin au travail n’ont pas à baisser les yeux devant leurs agresseurs de la veille », et dans l’autre sens, il flatte : « cessons de punir la réussite ». Il veut abolir le rempart entre la classe moyenne et la prospérité, mais il semble à y regarder de plus près, qu’il s’agit en fait de justifier moralement ceux qui sont déjà en haut. Ces mêmes « vrais gens » à qui on a montré qu’il existait des gens plus bas, des gens qui « méritaient » la prison, sont poussés à admettre qu’il y a des gens plus riches, des gens au dessus. Et cela, selon la même morale, car Sarkozy veut « dire au grand patron qui gagne beaucoup d’argent qu’il est sain de gagner de l’argent quand on l’a mérité parce qu’on a contribué à créer beaucoup d’emplois et beaucoup de valeur » (discours d’Agen 21 juin 2006). Cela ressemble fort en définitive à une justification morale du nivellement de la société.
Pour conclure, on peut dire que le mérite est pour Sarkozy un moyen d’exclure les non méritants. Exclure les marginaux, les délinquants, dont on règle la question simplement : ils méritent la prison, ils méritent des peines de plus en plus lourdes… Et on ne se pose pas plus de question. Et ensuite, exclure des « positions élevées », de la richesse, ceux qui n’y sont pas, car toute place au sommet s’acquiert au mérite, tout litigieux qu’il soit. Pour finir, Sarkozy use pour sa campagne d’une position d’autorité morale, car selon lui « la crise actuelle est d’abord une crise des valeurs. C’est une crise morale » (Pacte républicain). Et, celui qui justifie sa position par de fréquentes références à son vécu, et aux épreuves qu’il a traversé, peut se poster alors en candidat de la morale, de l’ordre.
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