Compte rendu de la conférence sur "la prison : comment en sortir ?", à science po, le mardi 6 mars 2007
Le premier intervenant à cette conférence a été le directeur de l’administration pénitentiaire : Claude d’Harcourt. Il se déclare "humaniste". Sa position est celle d’un praticien de la question pénitentiaire. Sur la question de la souffrance, il dit que les règles de la vie en société postulent l’existence de la prison. C’est un "choix" qui a été fait démocratiquement, et comme nécessairement l’enfermement entraîne la souffrance, cette question n’en est pas une. Le rôle de l’administration et du service public est alors d’apaiser cette souffrance dans un lieu qui la produit. Il dit ne pas fuir ses responsabilités, et déclare que la prison ne peut être une zone de non droit, car elle est créée par le droit.
Sur l’état des prisons, il admet qu’il en existe 25 insalubres qu’il "fermerait tout de suite" si il en avait les moyens. Il n’aborde pas la question de la surpopulation.
Sur la réinsertion, il donne les trois axes nécessaires selon lui à sa réussite :
- retrouver l’estime de soi
- pas de réinsertion sans "esprit de responsabilité"
- donner les éléments de bases (savoirs élémentaires)
Il note un paradoxe important dans la critique de la prison : comment réussir vis-à-vis des gens qui rentrent en prison, là où tout le reste de la société a échoué ? Il préfère alors parler de "préparation à la sortie" plutôt que de réinsertion. Il veut réformer la fonction publique, est pour l'efficacité du privé en prison, dénonce les lourdeurs du système.
Ensuite il y avait une magistrate, qui a surtout parlé des peines alternatives. Après il y a eu le prêtre ouvrier d'Outreau : Dominique Wiel. Il a placé son intervention sous le signe du témoignage. C’est un des accusés dans l'affaire d'Outreau qui a fait plusieurs mois de prison, alors qu’il était innocent. Son propos principal réside dans la dénonciation de la confusion qui existe entre la Justice comme vertu, et l’institution judiciaire, tenue par des hommes et qui s’est accaparé cette dernière. C’est selon lui un quiproquo, cause du raidissement des magistrats face à la loi. Pour lui, "la justice appartient à tous, pas aux juges".
En ce qui concerne la prison, son témoignage était très sobre. Il a répété plusieurs fois qu’il avait eu "beaucoup de chance", du fait du soutien constant dont il avait été l’objet. "Le moral d’un détenu, c’est l’extérieur". La prison est de son point de vue un monde totalement artificiel. Il existe dans ces lieux une telle concentration d’hommes que ça ne peut que "péter". Il a noté qu’il n’en avait toujours pas fini avec cette histoire, étant certain d’être encore sur les fichiers de la police.Il a recommandé à l'auditoire la lecture du livre "Pourquoi faudrait-il punir ?" de Catherine Baker.
Enfin, le dernier a avoir pris la parole a été Pierre-Victor Tournier, chercheur au CNRS. Il a parlé de son rôle de chercheur, de la nécessité d’accepter d’entrer dans le débat public, de faire acte de militantisme. Pour lui idéologie n’est pas un gros mot, il s’agit d’une vision du monde et de l’homme.
Il a parlé du conseil de l’Europe, sujet déjà évoqué par le premier intervenant, qui décrit la responsabilité individuelle dans le cadre de la responsabilité collective, avec une idéologie assez marquée de protestantisme, et de culture d’Europe du Nord. Cela dans le cadre du refus de deux idéologies : l’une sécuritaire et l’autre abolitionniste. Il a cité Michel Onfray pour qui parler de 0 prison tient de l’imposture intellectuelle, et a dégagé celles qui sont selon lui les véritables questions concernant la prison :
la surpopulation carcérale
faut-il augmenter le parc carcéral en France ? Ce qui est différent de construire de nouvelles prisons
Selon lui, le « parc optimum » serait de 45000 places. Il a noté que chaque année un million de personnes sont mises en cause pour un crime ou un délit. Il a parlé de la nécessité de mettre les prisons au cœur des débats présidentiels, et en ce qui concerne les chiffres (sa spécialité), il a noté avec amusement que plutôt que de chercher à chiffrer les programmes, tâche impossible et inintéressante, il fallait s’intéresser aux chiffres de la prison, car des solutions évidentes existent pour lutter contre la surpopulation notamment.
3 commentaires:
Intervention de Claude d’Harcourt:
L'affirmation que "les règles de la vie en société postulent l’existence de la prison" n'est pas argumentée et ne correspond pas à la réalité : Michel Foucault a bien montré que la prison est un produit de l'après révolution française et qu'il y a eu des sociétés sans prisons.
La suite de l'intervention de Claude d’Harcourt montre bien comment à partir d'un postulat faux on s'enferme dans des contradictions et des apories.
Première contradiction : la prison est une institution qui fait souffrir et sont administrateur s'efforce d'amoindrir les souffrances.
Deuxième contradiction : pour Claude d’Harcourt deux des conditions pour la réinsertion consistent à retrouver l’estime de soi et l'esprit de responsabilité, lors que la prison est une institution qui écrase l'individu et étouffe l'esprit de responsabilité.
Je suis en accord avec lui sur un point, quand il pointe une contradiction de notre société : en fait demander que la prison réussisse là où la société toute entière a failli a quelque chose d'absurde. Cette contradiction révèle peut-être que la véritable mission de la prison n'est pas de récupérer ni de réinsérer.
Intervention de Dominique Wiel
Je trouve très intéressante l'analyse de Dominique Wiel concernant le hold-up que l'institution judiciaire a opéré sur la vertu "Justice" : en fait c'est peut-être la seule institution laïque qui se réclame d'une des quatre vertus cardinales (elle aurait au moins pu prendre le lot : ça l'aurait un peu tempérée).
C'est vrai que le système judiciaire a hérité beaucoup des rituels religieux : les robes, les cérémonies, on se lève, on s'assoit....
Et l'instruction pénale inquisitoire descend culturellement tout droit des pratiques anti-hérétiques (je ne veux pas ici défendre d'autres pratiques d'instruction telles les anglo-saxonnes).
Intervention de P.V. Tournier
C'est une personne que j'estime beaucoup pour ses qualités humaines et pour sa rigueur scientifique.
Mais chacun a ses péchés mignons : il voue une aversion viscérale au positions abolitionnistes. C'est son droit. Néanmoins d'un point de vue scientifique j'aimerais qu'il étaie un peu plus sa position et qu'il ne se limite pas à citer un nom certes célèbre mais peu légitime dans un domaine dans lequel il n'a mené aucune réflexion.
Une dernière précision : je ne suis pas pour l'abolition des prisons mais pour le remplacement du concept et de la pratique du châtiment (concept religieux) par le concept et la pratique de la responsabilité.
Lors du procès, le prévenu est jugé sur un ou des comportements déviant(s) au regard de la loi. Sa différence est nommée, cette différence a un prix : la peine. Le condamné "différent", "déviant" doit purger sa peine. Lorsqu'il a payé le prix de sa différence, le délinquant peut réinvestir sa liberté.
Si le prévenu est jugé à son entrée en prison pour sa déviance, pourquoi ne l'est-il pas à sa sortie pour ainsi témoigner à la société que le ressortissant de prison n'est PAS (plus) déviant, différent?
Réponse à maxnoil.
Le proces pénal ne juge pas le déviant mais un acte précis qui est considéré interdit par la loi.
Un fois la peine purgée, il n'est pas question de rejuger la personne.
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